Analyse par MICKAëL VALLET

Augmentation du budget des armées : qui va payer ? 

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La droite sénatoriale et le gouvernement se sont écharpés au Sénat pour savoir s’il fallait augmenter le budget des armées de 36 ou de 50 milliards d’euros. Mais derrière ces combats de coqs virilistes, le sénateur Mickaël Vallet pose la seule question qui vaille : qui va payer ?

Augmentation du budget des armées : qui va payer ? 

Le groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau en tête, envisageait depuis des semaines, avec tambours et trompettes, d’imposer au gouvernement un effort de 14 milliards d’euros de dépenses supplémentaires pour nos armées jusqu’en 2030. Ces 14 milliards s’ajoutaient aux 36 proposés d’entrée de jeu par le gouvernement, le président de la République souhaitant marquer par cette initiative son dernier 14 juillet. Ni l’une ni l’autre de ces propositions n’ont été adoptées par le Sénat, le groupe socialiste ayant fait voter un amendement d’annulation des 14 Md€ de la droite et la droite, par vexation, choisissant de ne pas adopter la nouvelle trajectoire budgétaire ainsi définie, se tirant ainsi une balle dans le pied et arrivant en position de faiblesse à la commission mixte paritaire.

Ces pitoyables combats de coqs entre la droite du Sénat et le gouvernement Lecornu ont focalisé l’attention des commentateurs alors que la question centrale est tout autre. Elle ne porte pas sur la nécessité d’adapter nos armées à la nouvelle donne géopolitique, mais sur le fait de savoir qui va payer pour cela.

Car derrière les discours martiaux du président de la République et les appels à « l’économie de guerre », une réalité a été occultée par le gouvernement pendant les débats au Sénat. Ces dizaines de milliards d’euros supplémentaires devront nécessairement être financés d’une manière ou d’une autre. Or le gouvernement comme la droite sénatoriale ont répété à longueur de débats qu’il ne serait pas question de creuser davantage le sacro-saint déficit public, mais ont « en même temps » expliqué que la question du financement n’était pas l’objet du débat !

Le Haut Conseil des finances publiques lui-même a pourtant souligné les difficultés considérables que poserait l’exécution de cette programmation militaire sans « fort ajustement » sur le reste des finances publiques. En d’autres termes, si aucune recette nouvelle n’est créée, alors le financement de cet effort passera mécaniquement par des coupes dans d’autres secteurs essentiels : l’école, l’hôpital, les collectivités territoriales, les politiques sociales ou encore les services publics de proximité.

C’est là que commence l’hypocrisie politique. Ceux qui convoquent l’intérêt de la nation et osent nous traiter de mauvais patriotes refusent simultanément de demander le moindre effort aux plus privilégiés. Chaque fois qu’est évoquée l’idée d’une contribution exceptionnelle des plus hauts patrimoines pour financer le réarmement du pays, la droite et le camp présidentiel opposent une fin de non-recevoir. Les mêmes qui expliquent qu’il faudrait préparer la nation à des sacrifices collectifs considèrent manifestement que certains Français devraient toujours en être exemptés. Fut un temps où ceux qui avaient des relations en profitaient pour être exemptés du service national. Aujourd’hui, ceux qui ont les moyens de se soustraire à la solidarité nationale de l’impôt cherchent à être exemptés de l’effort de défense. Comme autrefois les fils de bonne famille se faisaient exempter du service militaire. Tout change et rien ne change.

Pourtant, l’histoire de notre vieux pays montre que les catégories populaires ont presque toujours été les premières à défendre la nation, tandis que les élites économiques ont brillé par leur absence. La Révolution française ne fut pas portée par les privilégiés mais par le peuple en armes. La nation moderne française naît moins dans les salons aristocratiques que dans les bataillons populaires de Valmy, au cri de « Vive la Nation ! », tandis que plus de 140 000 nobles choisissaient l’émigration et le soutien aux monarchies coalisées contre la France plutôt que le destin commun du pays. En 1871, lors de la Commune de Paris, c’est encore le prolétariat parisien qui refuse la capitulation face à la Prusse et poursuit le combat, avant d’être écrasé dans le sang par l’armée versaillaise.

Cette constante historique se retrouve jusque dans les heures les plus sombres du XXe siècle. Pendant l’Occupation, la Résistance fut largement portée par les classes populaires et le monde ouvrier. Les travaux de l’historien Olivier Wieviorka ont à cet égard montré la surreprésentation des ouvriers dans les réseaux de résistance. François Mauriac écrivait aussi : « Seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée. » Et le général de Gaulle lui-même, cité par Alain Peyrefitte, évoquait à propos de Vichy un régime qui permettait à la bourgeoisie de « continuer à dîner en ville malgré le désastre national ».

Ces rappels historiques éclairent le débat actuel. Car, une fois encore, l’on demande aux Français déjà fragilisés par les crises qui se succèdent de se préparer à un effort financier nouveau tandis que les détenteurs des plus grandes fortunes demeurent protégés de toute contribution supplémentaire. Or il existe aujourd’hui dans notre pays des patrimoines dont la progression a atteint des niveaux sans précédent. En quelques années seulement, la richesse des ultra-riches s’est accrue dans des proportions spectaculaires. Refuser qu’ils participent davantage au financement de l’effort de défense tout en expliquant qu’il faudrait réduire les dépenses sociales ou les services publics relève d’un choix idéologique parfaitement assumé : celui de préserver le capital avant de préserver la cohésion nationale.

Si le réarmement est jugé nécessaire, alors il doit être financé par des ressources nouvelles, pérennes et justement réparties. Une contribution exceptionnelle sur les plus hauts patrimoines constituerait une mesure de justice. Le lien entre l’armée et la nation ne peut être solide que si l’effort demandé repose sur une répartition équitable des charges. Une nation ne tient pas uniquement par son armée, mais aussi par le sentiment partagé que chacun participe au destin commun à hauteur de ses moyens. Le patriotisme ne doit pas devenir le fardeau des pauvres.