« On n’est pas à l’armée » : les sanctions et les humiliations à la cantine de l’école primaire
Tout commence à la rentrée. Petit à petit, les enfants racontent ce qu’ils vivent à la cantine et les récits se ressemblent. Les élèves subiraient une politique d’humiliation complètement archaïque et traumatisante. Sonia, mère de deux élèves de l’école Malraux, sonne l’alerte : ses enfants lui rapportent n’avoir le droit ni de parler ni même de chuchoter pendant le repas. Sinon, ils doivent lever un bras et disent avoir mangé ainsi à plusieurs reprises. Le témoignage n’est pas isolé. La fille de Marie (prénom modifié), âgée de cinq ans, affirme elle aussi avoir dû manger avec un bras levé. « On n’est pas à l’armée », s’indigne la fille de Marie auprès de sa mère interviewée par France 3 qui ajoute : « Si on sait quels enfants chahutent, on fait en sorte qu’ils soient séparés. Mais ça ne doit pas impacter tous les enfants. »
Le 15 septembre, les témoignages des enfants commencent à se recouper. Les parents réagissent rapidement. Dès le 18 septembre, le « Collectif Cantine Malraux 2026 » remet en main propre un courrier rédigé le 16 septembre au maire en mettant en copie l’inspecteur de l’Éducation nationale. Ils demandent des explications sur l’origine des consignes et la réorganisation, ainsi que la garantie d’un temps de récréation, une formation accrue des agents et un suivi de la situation. Selon les témoignages recueillis, les punitions seraient collectives et toucheraient tous les enfants du réfectoire. Ainsi, lorsque le calme n’est pas jugé suffisant, tous « y compris ceux qui n’ont rien fait », seraient contraints de garder « un bras levé », parfois en mangeant de l’autre main, jusqu’au retour du silence. Dans leur courrier, les parents d’élèves dénoncent une pratique « disproportionnée » et « incompatible avec ce que doit être un temps de repas ».
La dégradation du service public municipal « sans consultation »
Le courrier des parents interroge aussi la dégradation inédite du service public municipal. Depuis la rentrée, le double service à la cantine a été supprimé et, par conséquent, la récréation est raccourcie, voire supprimée avant le déjeuner. Pour les parents, c’est une explication possible de l’agitation des enfants. Ainsi, dans leur courrier du 16 septembre, ils dénoncent une réorganisation menée « sans consultation ou informations durant les précédents Conseils d’École ». Simon Romano, membre du collectif, en décrit les effets et le coût pour les familles auprès de France 3 : « Le soir, ils explosent chez nous. (…) On ne paye pas cinq euros pour que nos enfants mangent en silence le bras en l’air, sans récréation ».
Le droit et l’intérêt supérieur de l’enfant rappelés au maire
Dans ce même courrier du 16 septembre, les parents d’élèves mettent en alerte la municipalité et se fondent sur la Convention internationale des droits de l’enfant. De quoi rappeler au maire d’extrême droite les fondamentaux du droit, ne lui en déplaise. L’article 3 de la Convention prévoit que l’intérêt supérieur de l’enfant doit primer dans toute décision le concernant. Son article 19 porte sur la protection contre toute forme de violence et contre les traitements dégradants. Les parents d’élèves invoquent aussi le principe, largement admis dans le cadre scolaire et élargi au périscolaire, selon lequel une punition doit être individuelle et proportionnée, et ne saurait être ni collective ni humiliante, en renvoyant au Code de l’Éducation. Les parents rappellent enfin que l’organisation du temps périscolaire, dont la pause méridienne, relève de la seule responsabilité de la commune. Pour les parents d’élèves, la politique menée à Crépy s’écarte de ces principes fondamentaux.
Le dialogue s’ouvre, mais rien ne change : la pétition du 24 septembre
Les parents ont rencontré le maire le 18 septembre, jour de la remise du courrier, selon le collectif. Le dialogue paraît alors se nouer. La mairie répond ensuite par un courrier signé du maire, daté du 23 septembre, soit une semaine après leur lettre. Elle y indique avoir pris leur courrier « avec tout le sérieux nécessaire ». Des ajustements de l’organisation seraient à l’étude et un plan de formation des personnels serait envisagé. Le collectif prend acte de ces engagements, mais demande qu’ils se traduisent par des mesures concrètes. Or, pour les parents, rien ne change.
Excédés par la situation, les parents d’élèves lancent une pétition le jeudi 24 septembre, au lendemain de la réponse du maire. Le collectif « Collectif Cantine Malraux 2026 » y formule quatre demandes : que la parole des enfants et des familles soit entendue ; le retour au double service de l’année dernière ; que les représentants des parents soient associés au suivi de la situation ; un suivi concret des annonces de la mairie (ajustements de l’organisation, formation des personnels). Dans l’ensemble de leurs prises de position, les parents ont bien pris soin de ne pas mettre en cause l’ensemble des personnels municipaux. Le texte de la pétition indique que leur démarche « vise à faire entendre les préoccupations exprimées par plusieurs familles » et qu’ils souhaitent « un dialogue constructif entre la mairie, les équipes, les enseignants et les familles ».
L’humiliation comme « outil pédagogique » : clé de voûte de l’argumentaire du maire ciottiste
Dans cette affaire, la mairie de Crépy-en-Valois ajoute à l’indignité des punitions collectives et des humiliations des élèves le caractère effarant de ses arguments en réponse aux parents. Dans son courrier du 23 septembre, mis en ligne par le collectif de parents en réponse à leur propre lettre, le maire écrit : « Cette pratique ne constitue ni une punition ni une posture imposée durant le déjeuner. (…) Il s’agit d’un outil pédagogique utilisé ponctuellement, pendant quelques secondes, afin d’obtenir le calme et l’attention du groupe avant la reprise du repas. » Dans ce même courrier, la mairie affirme aussi que les enfants ne sont « en aucun cas » contraints de manger dans cette position, selon le résumé qu’en fait le collectif. L’humiliation comme outil pédagogique ! Le collectif oppose à cette description un écart qu’il juge important, et pose une question restée sans réponse : « Comment expliquer l’écart entre la présentation de cette pratique par la mairie et les témoignages recueillis auprès de plusieurs enfants et de leurs parents ? » (texte de la pétition, 24 septembre).
Le maire dénonce « un problème de rapport à l’autorité chez les enfants et les parents »
Le maire va plus loin. Pour lui, ces mesures seraient nécessaires face à l’indiscipline grandissante des enfants dans les classes et les réfectoires. Contacté par France 3, il déclare : « Il y a un vrai problème de rapport à l’autorité chez les enfants et les parents. D’année en année, leurs relations avec les encadrants et les enseignants se dégradent. » Toujours selon France 3, il assure qu’aucune suite ne sera donnée à l’affaire, en dehors de la réponse déjà apportée aux parents.
La « manipulation politique » des parents d’élèves
Pire, le maire d’extrême droite s’agace de la mobilisation des parents et, comme il est de tradition à l’extrême droite, donne largement dans le complotisme. Il explique sur France 3 que la situation est « largement exagérée » par des parents « de plus en plus compliqués ». La mairie y voit même une « manipulation politique » orchestrée par Simon Romano. Ce père de deux élèves de maternelle, ancien président de l’association des parents d’élèves pour l’année scolaire 2025-2026, figurait sur une liste d’opposition lors des municipales de mars 2026. Lui se défend de manière assez simple : « J’étais dernier de la liste et je ne suis même pas encarté. (…) Quand on parle d’enfants, on ne fait pas de politique. Même si la mairie avait une autre étiquette politique, on aurait fait les mêmes démarches » (propos rapportés par France 3).