Analyse par MORGAN DESGROUX

Engagés, mandatés, désenchantés, distanciés : quatre façons d’être éduc’ auprès des MNA

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Dans un article inédit, Morgan Desgroux revient sur les vocations des éducateurs auprès des MNA. Morgan est titulaire d’un master MEEF, parcours conseiller principal d’éducation, à l’INSPE d’Amiens, université de Picardie Jules-Verne. Cet article est tiré de son mémoire de recherche soutenu en juin 2026.

Engagés, mandatés, désenchantés, distanciés : quatre façons d’être éduc’ auprès des MNA

« J’ai trois enfants, je suis heureuse qu’il n’y en ait aucun qui soit éduc » — Lorsque Nicole prononce cette phrase, elle ne parle ni sous le coup de la colère ni d’un conflit récent. Éducatrice spécialisée depuis près de quarante ans, elle continue pourtant d’affirmer que « c’est une vocation. Même encore aujourd’hui ». Entre la vocation des débuts et les réalités contemporaines du travail social, quelque chose s’est transformé.

Un mot d’abord sur ce qu’on entend habituellement lorsque les MNA font l’actualité. En 2020, Éric Zemmour les qualifiait de « voleurs », « assassins », « violeurs ». Plus récemment, Laurent Wauquiez proposait d’envoyer les personnes sous OQTF à Saint-Pierre-et-Miquelon. Face à ces discours, les professionnels qui côtoient ce public chaque jour sont unanimes. Nicole : « Pas du tout. Ce n’est pas du tout ça. » Frédérique, 60 ans : « On a très peu de délinquants ici. » Carlos qualifie le discours de Zemmour de « complètement taré ».

À partir de sept entretiens menés dans une structure d’accueil de l’Oise, mon enquête montre qu’il n’existe pas une seule manière d’exercer ce métier. Ce qui distingue les professionnels n’est pas leur rapport à la cause migratoire, mais la nature même de leur engagement.

L’engagé vocationnel

Pour Farouk, 45 ans, le métier procède d’une cohérence profonde entre ce qu’on est et ce qu’on fait : « En ce qui me concerne, c’est une vocation. » Son engagement dépasse la fiche de poste. Lorsqu’un jeune reçoit une OQTF, il ne décroche pas. Lucie, la trentaine, arrivée presque par hasard via une amie, raconte : « On monte des dossiers pour les avocats. On le fait parce qu’on veut le faire. On n’est pas rémunérés pour ça. »

Le professionnel de mission

Abdel, 30 ans, a quitté la Fnac parce que ses directives allaient « à l’encontre de ses convictions ». Il ne cherchait pas les MNA : c’est l’institution qui l’y a affecté. Ce qui structure son identité, c’est la formation et le cadre législatif : « Je ne fais ni prosélytisme ni militantisme. Je travaille pour l’intérêt supérieur du jeune, comme le stipule la loi de 2002. » Lahcen, 49 ans, reconverti après une carrière dans le commerce, partage cette logique, mais avec une usure déjà bien installée.

Le désenchanté institutionnel

Carlos, 55 ans, est venu avec une vraie conviction. Ce qu’il dénonce, c’est la bureaucratisation, la traçabilité comme obsession, la disparition de la spontanéité : « Dans l’éducatif, on enlève de plus en plus l’essence humaine des choses. Quand je suis rentré, j’ai trouvé un côté bohème. Maintenant, si tu veux faire un truc, t’es obligé de le prévoir douze années à l’avance. » Il envisage de terminer sa carrière dans le handicap. Pas à cause des MNA. À cause de ce que l’institution a fait du travail éducatif.

Le distancié du public

Nicole et Frédérique ont construit leur identité auprès des jeunes du territoire, dans la durée, avec les familles. Frédérique, qui a commencé en 1989 et travaillé en prévention spécialisée dans des quartiers sensibles, résume son tempérament en trois mots : « Je suis une warrior. » Et pourtant, avec les MNA, quelque chose ne se noue pas de la même façon. « J’avoue que, des fois, je suis un peu usée quand même par ce public. Il n’y a pas de reconnaissance, tout leur est dû. » Nicole partage ce sentiment : « On se moque de toi, on te ment depuis le début. » Pas avec amertume mais avec la lassitude de quelqu’un qui a beaucoup donné et ne retrouve plus les formes relationnelles qui donnaient sens à son engagement. Toutes deux continuent pourtant de faire leur travail. Sans hostilité. À bonne distance.

Les données de l’INSEE le confirment : au bout de neuf ans, un éducateur spécialisé sur deux a quitté son emploi. Nicole disait du métier tel qu’elle l’a connu à ses débuts : « Je trouvais que c’était un métier formidable. » Elle ajoute que c’est toujours une vocation.

Il y a dans cette phrase quelque chose qui résiste. C’est peut-être la question que posent ces sept entretiens : qu’est-ce qu’on fait de cette vocation lorsque les conditions ne lui laissent plus d’espace ? Ces conditions sont de deux ordres. D’un côté, l’institution : bureaucratisation, traçabilité, temps relationnel rogné. De l’autre, le public lui-même, non pas comme menace, mais comme épreuve. Lorsque la confiance ne s’installe pas, lorsque le mensonge opacifie la relation, lorsque la reconnaissance n’arrive pas, quelque chose s’érode aussi. Carlos souffre de ce que l’institution a fait du métier. Nicole et Frédérique souffrent, en partie, de ce que la rencontre avec ce public ne leur rend plus.

La vocation tient. Mais elle tient à des fils qu’on ne voit pas toujours, jusqu’au moment où ils lâchent.

  • capture d’écran du Nouveau Populaire