Interview avec BéATRICE BELLAY

Vie chère : « Il faut transformer le modèle économique des outre-mer »

- TEMPS DE LECTURE : 5
AUTEUR : ISABELLE GRATIEN-EBOUé, MILITANTE SOCIALISTE DU 16èME ARRONDISSEMENT DE PARIS
Vie chère : « Il faut transformer le modèle économique des outre-mer »

Députée de Martinique, Béatrice Bellay revient pour Le Nouveau Populaire sur la lutte contre la vie chère dans les territoires ultramarins. Elle évoque les propositions portées à l’Assemblée nationale, la concentration de la grande distribution et les blocages structurels qui continuent d’influencer la formation des prix.

 « Les marchés sont très concentrés dans les outre-mer. Cette concentration économique a un impact direct sur la formation des prix. »

Une proposition de loi contre la vie chère et pour plus de transparence

Le Nouveau Populaire : Vous avez grandi en Seine‑Saint‑Denis avant de vivre en Martinique. Pouvez‑vous revenir sur votre parcours ?

Béatrice Bellay : Je viens de Tremblay‑en‑France. Je suis née à Villepinte et j’ai grandi à Tremblay. Après mes études et mes premières expériences professionnelles, je suis partie en Martinique à l’âge de 25 ans. Aujourd’hui j’ai bientôt 51 ans et j’ai vécu plus longtemps en Martinique qu’en France hexagonale. On peut dire que j’ai gagné mon grade : je ne suis plus une « négropolitaine », je suis Martiniquaise.

Le Nouveau Populaire : Qu’est‑ce qui vous a convaincue de porter ce combat contre la vie chère à l’Assemblée nationale ?

Béatrice Bellay : Ce qui m’a convaincue, c’est d’abord la longévité de ce combat. J’étais déjà dans la rue en 2009 aux côtés des militants syndicaux lors des grands mouvements sociaux contre la vie chère. Depuis, cette question revient régulièrement dans le débat public et dans les mobilisations. Il y a eu des mouvements en 2022 et en 2023, puis un nouveau mouvement social qui a émergé en 2024. En tant que députée, il me paraissait important d’accompagner cette mobilisation et de lui donner un relais institutionnel à l’Assemblée nationale. La vie chère concerne la Martinique mais aussi l’ensemble des territoires ultramarins.

Le Nouveau Populaire : Vous avez porté une proposition de loi sur ce sujet. Que prévoit‑elle ?

Béatrice Bellay : Cette proposition de loi vise à renforcer la transparence économique et les moyens de contrôle sur la formation des prix. Elle a été présentée dans le cadre de la niche parlementaire du groupe socialiste et apparentés à l’Assemblée nationale. Le texte comportait initialement trois articles et il en compte finalement six. L’objectif est notamment de renforcer les moyens des observatoires des prix, des marges et des revenus mais aussi d’améliorer les capacités de contrôle. Certaines mesures relevaient déjà de décrets pris lorsque Manuel Valls était Premier ministre.

Le Nouveau Populaire : Quelle est la suite du processus législatif ?

Béatrice Bellay : Comme il s’agit d’une proposition de loi parlementaire, elle doit maintenant être examinée par le Sénat. Nous espérions que certaines mesures puissent être reprises dans le projet de loi contre la vie chère annoncé par le gouvernement. Ce projet devait être porté par le ministre des Outre‑mer mais les changements gouvernementaux ont repoussé le calendrier. La question est désormais de savoir quelle orientation sera donnée par la nouvelle ministre des Outre‑mer et si une réforme structurelle sera engagée.

Importations et concentration économique

Le Nouveau Populaire : Comment expliquez‑vous les écarts de prix entre les Outre‑mer et la France hexagonale ?

Béatrice Bellay : Il y a d’abord une explication liée au transport. Les économies ultramarines reposent largement sur l’importation. En Martinique, nous importons environ 85 % de ce que nous consommons. Les marchandises parcourent près de 8 000 kilomètres, ce qui entraîne des coûts logistiques importants. Mais ce n’est pas la seule explication. Les marchés sont souvent très concentrés et cela limite la concurrence. Dans les territoires ultramarins, certaines entreprises occupent une place centrale dans l’importation et la distribution de nombreux produits, notamment le groupe Bernard Hayot. Cette concentration économique peut avoir un impact direct sur la formation des prix. Plus largement, cette organisation économique s’inscrit dans une longue histoire héritée de la période coloniale. Ces structures peuvent être analysées comme une forme de néocolonialisme économique car elles entretiennent une forte dépendance aux importations. Pour lutter durablement contre la vie chère, il faut transformer le modèle économique et soutenir davantage la production locale.

Le Nouveau Populaire : Vous êtes candidates aux municipales à Fort-de-France, sur la liste Démaré Fodfwans, menée par Francis Carole. Si vous êtes élus, quelles seraient vos premières mesures contre la vie chère et pour améliorer les services publics à Fort‑de‑France ?

Béatrice Bellay : Nos premières mesures seraient d’abord de réaliser un audit financier et organisationnel afin de comprendre précisément comment fonctionne la ville et d’identifier ce qui doit être amélioré. Nous voulons également rendre la mairie plus accessible, car aujourd’hui certaines démarches obligent les habitants à poser un jour de congé pour s’y rendre. Nous souhaitons élargir les horaires d’accueil. Il y a aussi un travail à mener sur l’organisation interne de la collectivité, notamment sur les conditions de travail des agents. Enfin, la restauration scolaire peut devenir un levier pour soutenir l’agriculture locale : si les agriculteurs ont des débouchés stables grâce aux cantines scolaires, ils pourront diversifier leurs productions et renforcer la production locale.