La sélection par l’argent ou, in fine, selon l’origine géographique ?
La distinction introduite dès le lancement du plan « Bienvenue en France », en 2019, entre les étudiant·es ressortissant·es de l’Union européenne et les étudiant·es extracommunautaires est au cœur du projet macroniste pour l’enseignement supérieur.
Les fondements et les finalités de cette distinction sont diaphanes : c’est l’instrument d’une politique d’immigration choisie et du tri des talents par l’argent, où l’accès à l’enseignement supérieur devient, pour l’État, un outil de sélection des profils internationaux. Au risque de créer un levier d’exclusion de certains publics en fonction de leur origine géographique.[1]
Il est intéressant de préciser ici que, selon l’OCDE, 52 % des étudiant·es internationaux·ales en France sont originaires de pays africains, 22 % d’Asie et 17 % sont des étudiant·es européen·nes (chiffres pour l’année 2023)[2].
En ajoutant un principe de sélection par l’argent à une distinction des étudiant·es en fonction de leur nationalité, en combinant les logiques économiques et les considérations migratoires, la mise en œuvre des droits d’inscription différenciés apparaît comme une double discrimination, profondément en contradiction avec les principes d’égalité et d’universalité qui fondent l’enseignement supérieur et, plus largement, le pacte social.
Les droits différenciés marquent une rupture avec le modèle français et entérinent un principe délétère : l’accès à l’enseignement supérieur n’est plus un droit pour les titulaires du bac ou d’un titre équivalent, il dépend désormais de la nationalité et de la solvabilité des candidat·es. Le processus de marchandisation de l’enseignement supérieur trouve ici une clé de voûte, en renonçant progressivement à la socialisation du coût des études, en cherchant à remplacer la valeur d’usage par une valeur d’échange, en ouvrant la porte aux stratégies spéculatives et concurrentielles d’un marché internationalisé. L’Université cesse ainsi petit à petit d’être un bien commun pour se muer en secteur d’activité où peuvent se déployer les logiques économiques et financières. Le transfert de la charge des études vers les étudiant·es conduit, par exemple, à recourir davantage à l’emprunt auprès d’établissements bancaires.
Un rejet massif de la part du monde universitaire
Cette mesure portant sur les droits différenciés a d’ailleurs, dès son origine, suscité un rejet massif de la part des acteurs de l’université. La plupart des universités ont alors opté pour des politiques d’exonération partielle afin de conserver le principe de l’indifférenciation. Ainsi, pour l’année 2024-2025, près de 90 % des étudiant·es extracommunautaires bénéficiaient encore d’une exonération partielle ou totale de leurs droits d’inscription[3].
Le rejet de la communauté académique n’ayant jamais été levé, il est aujourd’hui contourné. Et c’est par le mécanisme des 10 % d’exonérations autorisées que le ministre entend tordre le bras aux établissements, comme le précise Philippe Baptiste au Parisien, le 20 avril dernier : « Les universités ne pourront plus édicter des exonérations massives, elles seront réservées à des cas très précis. Par exemple, des accords de coopération avec des établissements étrangers qui prévoient des exonérations réciproques. »[4]
Soumettre l’enseignement supérieur public aux lois du marché
Ainsi, la généralisation des droits différenciés marque une nouvelle étape dans une politique qui, sous couvert d’attractivité et de stratégie internationale, vise en réalité à soumettre l’enseignement supérieur public aux lois du marché, en invitant toujours davantage les logiques de sélection, de concurrence — entre étudiant·es mais aussi entre établissements —, et de recherche du profit. Rappelons ici les écarts considérables entre les droits d’inscription des étudiant·es européen·nes et ceux des étudiant·es hors UE : en licence, 178 € contre 2 895 € ; en master, 254 € contre 3 941 € !
Les services du ministère ont ainsi évalué le butin des droits différenciés généralisés à 250 millions d’euros. Et, interrogé sur le risque dissuasif que porte son projet, le ministre se félicite d’ailleurs de l’exemple anglais : « Nous pouvons constater qu’avec des masters à 40 000 livres (46 000 euros) par an, la Grande-Bretagne a vu son nombre d’étudiants bondir de 60 % en dix ans. » La trajectoire est assumée…
La logique de marché est d’autant plus prégnante que le ministre explicite que les ressources générées par les droits d’inscription pourraient être mobilisées pour améliorer les conditions d’accueil des étudiant·es extracommunautaires. En somme, « plus tu paies, mieux tu es accueilli ! » L’offre Premium de l’enseignement supérieur ou quand le double standard s’installe dans les universités françaises. Difficile, de surcroît, de ne pas inscrire cette évolution dans le processus plus large de marchandisation de l’enseignement supérieur à l’œuvre depuis plusieurs années, avec la démultiplication d’officines privées peu scrupuleuses, profitant des insuffisances de l’État pour monnayer leurs formations et vendre leurs diplômes. À ce sujet, le rapport d’information de l’Assemblée nationale en date d’avril 2024, portant sur l’enseignement supérieur privé à but lucratif, constate : « La part du secteur privé est ainsi passée de 15 % dans les années 1990-2000 à près de 20 % en 2015 pour atteindre 26,1 % des effectifs d’étudiants en 2024. Cette hausse reflète en grande partie l’essor du secteur privé lucratif. »[5]
Nul·le ne peut ignorer, enfin, que l’évolution souhaitée par le ministre s’inscrit dans un contexte de crise aiguë du financement du service public de l’enseignement supérieur. Après avoir asphyxié budgétairement les universités, l’État résout, par la généralisation des droits différenciés, le dilemme pervers face auquel il les a placées : renoncer à leurs principes ou fragiliser encore davantage leur équilibre financier. À défaut de susciter l’adhésion politique, le ministre force l’application des droits différenciés par le biais des moyens, comptant sur le fameux adage « nécessité fait loi ». Mais le risque n’est pas seulement conjoncturel, puisque les établissements seraient ainsi rendus de plus en plus dépendants de cette nouvelle ressource pour assurer leurs équilibres budgétaires, ce qui rendrait, à terme, tout retour en arrière politiquement et financièrement très difficile.
Refuser la généralisation des droits d’inscription différenciés, ce n’est pas seulement contester une mesure technique : c’est revendiquer nos principes humanistes et c’est affirmer que l’Université n’est pas un marché, que le savoir n’est pas une marchandise.
- Sources :
[1] Interview de Philippe Baptiste, Le Parisien, 20 avril 2026 : https://www.leparisien.fr/societe/droits-dinscription-pour-les-etudiants-etrangers-les-universites-ne-pourront-plus-edicter-des-exonerations-massives-M6F2EQK7FBFIRJJDHZYXK7JDE4.php
[2] Regards sur l’éducation : France, OCDE, 2025 : https://www.oecd.org/fr/publications/regards-sur-l-education-2025_6092e8eb-fr/france_aca6dceb-fr.html
[3] Note Flash du SIES : Droits différenciés : profil des étudiants internationaux concernés en 2024-2025, janvier 2026 : https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2026-01/nf-sies-2026-01-39184.pdf
[4] Interview de Philippe Baptiste, Le Parisien, 20 avril 2026 : https://www.leparisien.fr/societe/droits-dinscription-pour-les-etudiants-etrangers-les-universites-ne-pourront-plus-edicter-des-exonerations-massives-M6F2EQK7FBFIRJJDHZYXK7JDE4.php
[5] Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du règlement, par la commission des affaires culturelles et de l’éducation sur l’enseignement supérieur privé à but lucratif, n° 2458, déposé le mercredi 10 avril 2024 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/cion-cedu/l16b2458_rapport-information