Analyse par MILAN SEN

Quand les États-Unis et l’Angleterre abandonnaient la France face à l’Allemagne nazie

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Après la Première Guerre mondiale, le jeu diplomatique se redessine au détriment de la France. Face à une Allemagne pourtant vaincue, et dont les ambitions impérialistes ne se cachent plus, la France est lâchée par les États-Unis et le Royaume-Uni. 

Quand les États-Unis et l’Angleterre abandonnaient la France face à l’Allemagne nazie


Le soft power états-unien a ceci d’impressionnant qu’il parvient non seulement à imprégner nos imaginaires, mais même à changer l’histoire telle qu’elle est crue. Car le beau rôle dans la Seconde Guerre mondiale leur a été donné, en même temps que la fière Angleterre se drapait des oripeaux de la résistance face à l’envahisseur allemand. Ces deux nations ont indubitablement joué un rôle prépondérant dans la victoire finale, pendant qu’en France les notables vendaient leur âme pour « continuer à dîner en ville malgré le désastre national » selon la phrase du général (Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, tome I, chap. 16, Paris, Fayard, p. 501). 

Ce que nous souhaiterions mettre en exergue ici, c’est une part de l’histoire méconnue – l’entre-deux-guerres – puisque rendue obsolète par les événements de 1939. Se poser la question de ce qui aurait pu se passer invite à rendre compte des choix diplomatiques faits par les différentes puissances entre 1918 et 1939. Et c’est à cette tâche que s’est attelée l’ancien ambassadeur Gérard Araud dans son ouvrage au titre significatif, « Nous étions seuls, une histoire diplomatique de la France 1919-1939 », sur lequel nous nous appuierons ici. 

Le traité de Versailles, cause du nazisme ? 

Un lieu commun solidement ancré dans l’imaginaire collectif voudrait que le traité de Versailles soit la cause première et principale de la montée du NSDAP. Ce discrédit jeté sur le traité est en grande partie dû à Keynes, auteur du best-seller « Les conséquences économiques de la paix » qui popularisa cette idée. Mais la réalité historique est tout autre. Un simple élément devrait battre en brèche cet argument : en 1928, le parti nazi récolte 2,6% des suffrages exprimés ; en 1930, plus de 18%. En cause, le krach boursier de 1929 qui précipite l’Europe dans une crise économique sans précédent, et singulièrement l’Allemagne dont le commerce était très lié aux États-Unis d’Amérique.  

Mais revenons au traité. Après la guerre, la France craignait que son ennemi héréditaire qui par deux fois avait envahi son territoire ne s’y reprenne une troisième fois. Elle avait donc besoin d’une des deux exigences suivantes pour assurer la paix : une alliance défensive avec la Grande-Bretagne et les États-Unis en cas de nouveau conflit, ou l’exigence de fixer la frontière militaire entre la France et l’Allemagne sur le Rhin (via une véritable zone d’occupation). En acceptant de refuser la seconde pour la première, Clemenceau subit un jeu de dupes, car le Congrès américain ne ratifie finalement pas le traité de Versailles. Résultat, la France n’a ni alliance défensive assurée, ni sécurité territoriale.

Le choix allemand des États-Unis d’Amérique

Reste la question des réparations qui pèse lourdement sur les finances allemandes. En 1921 est signé un accord prévoyant le versement à la France de deux milliards de marks or par an, plus une somme représentant 26% du total de ses exportations. Finalement, au terme de (re)négociations constantes du pays vaincu, seulement 19,1 milliards de marks or seront réglés, soit entre 1919 et 1932, 2,5% du PIB allemand. Cela paraît certes important… mais la France avait proportionnellement réglé peu ou prou la même chose après la défaite de 1870 – et en trois ans, pas douze ! 

Dans le même temps, les États-Unis exigent des Français le paiement de l’intégralité des dettes contractées pendant la guerre, tout en aidant parallèlement les Allemands dans leurs négociations « contre » les Français, puisque l’oncle Sam voit dans la Germanie vaincue un futur partenaire commercial solide. Se met donc en place à partir de 1924 une logique perverse qui conduit les États-Uniens à investir massivement en Allemagne et donc à menacer que la santé financière de leur débiteur ne soit pas menacée par le niveau des réparations réclamées par la France. En 1919, à la signature du traité de Versailles, le total des sommes dues par l’Allemagne à la France était trois fois supérieur au montant des dettes françaises à l’égard des États. Les premières devant fort logiquement permettre de rembourser les secondes. En 1931, elles leur sont finalement équivalentes. 

En parallèle de ces questions pécuniaires, les Allemands obtiennent en 1932, grâce à la pression mise par les anglo-américains sur la France, l’égalité de droits, c’est-à-dire l’annulation des clauses du traité de Versailles qui limitent l’armement allemand. Belle réussite de la République de Weimar, en effet. Petit problème cependant, l’année suivante, Adolf Hitler accède au pouvoir et dispose désormais de toute largesse pour réarmer l’Allemagne désormais nazie. 

L’aveuglement britannique face à Hitler

Dans toutes les étapes évoquées ci-après, qui constituent autant de jalons vers la déflagration mondiale, la Grande Bretagne joue la politique d’appeasement. Prête à tout pour éviter un nouveau conflit, consciente qu’elle serait incapable de protéger ses colonies orientales en cas de conflit avec le Japon, Londres s’acoquine bon gré mal gré avec l’Allemagne, et cède à tous les desideratas du Führer. 

En mars 1936, en violation du traité de Versailles, l’Allemagne installe des troupes en Rhénanie. La France, encore largement supérieure militairement, aurait pu réagir militairement. Mais, d’une part, le chef d’état-major français Gamelin surestime les forces allemandes, d’autre part, la Grande-Bretagne menace la France de représailles en cas d’intervention. A la défaite tactique de la remilitarisation d’une zone frontalière se conjugue pour notre pays une perte de prestige. 

La même année, une guerre civile contre la République est déclenchée en Espagne par les troupes nationalistes de Franco. Par un paradoxe de l’histoire qui nous paraît aujourd’hui honteux, la France gouvernée par le Front populaire n’apporte finalement aucun soutien au Frente Popular espagnol. Plus encore, elle s’associe à la politique de non-intervention en interdisant les livraisons d’armes à l’Espagne républicaine, tandis que l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie continuent d’approvisionner les nationalistes. Léon Blum se trouve dans l’incapacité d’aider les républicains espagnols. Il est freiné, d’une part, par le pacifisme et l’anticommunisme des radicaux, soucieux d’éviter à la fois une guerre européenne et une propagation de la révolution, et, d’autre part, par l’attitude du Royaume-Uni, qui, par peur du communisme, voit dans Hitler un moindre mal que le Frente Popular

Et comment témoigner des atermoiements britanniques sans évoquer Munich 1938 ? Alors que l’Allemagne projette son irrédentisme sur les Sudètes tchécoslovaques, la France est, en principe, liée à la Tchécoslovaquie par un traité d’alliance qui l’oblige à participer à sa défense. Mais Londres adresse à Paris une note sans équivoque indiquant que la garantie britannique ne valait qu’en cas d’agression directe contre la France. Autrement dit, si celle-ci devait entrer en guerre pour honorer ses engagements envers la Tchécoslovaquie, elle ne pourrait compter sur aucun soutien du Royaume-Uni. La France n’a certes pas brillé par son courage dans les accords de Munich signés en septembre 1938, mais elle n’a pas été aidée par son « allié britannique ». 

Avec cet article, nous ne prétendons nullement jeter l’opprobre sur les Anglo-Saxons. Aux heures les plus sombres, les Britanniques surent tenir leur rang de défenseurs de la liberté. Petite île cernée par les flots, ils firent face, presque seuls, à une Europe continentale tout entière placée sous la férule hitlérienne. Les États-Unis, si leur entrée en guerre fut tardive et largement provoquée par l’attaque de Pearl Harbor, comptèrent parmi les principaux artisans de la victoire finale des Alliés. La France, quant à elle, s’abîma dans la honte, si ce n’est l’honneur préservé par la Résistance intérieure et par la France libre à l’extérieur. Mais après des décennies de propagande hollywoodienne, il n’est pas inutile de rappeler qu’au lendemain de la victoire de nos armées en 1918, tandis que Britanniques et Américains œuvraient à contenir, voire à affaiblir la France, celle-ci demeurait bien seule face à l’Allemagne.