Analyse par MILAN SEN

Le PS : « restaurant socialiste, cuisine bourgeoise » ?

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Que se passe-t-il lorsqu’un parti de gauche voit son électorat s’embourgeoiser furieusement au fil des années ? En puisant dans le dernier ouvrage de Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, « Nouvelle cartographie électorale de la France », nous tenterons d’analyser les récentes évolutions sociologiques de l’électorat socialiste.

Le PS : « restaurant socialiste, cuisine bourgeoise » ?

En qualifiant le Parti radical de « restaurant socialiste, cuisine bourgeoise », Léon Blum entendait dénoncer l’hypocrisie économique d’un courant politique issu de l’extrême gauche mais qui avait, lentement mais sûrement, dérivé vers le centre. Ce courant radical, dont la phraséologie et l’imaginaire puisaient dans la Révolution française, avait, au cours de la période 1880-1914, participé à la réalisation des grandes lois de la IIIe République (lois de laïcité, impôt sur le revenu, liberté de la presse, liberté syndicale, liberté d’association, retraites ouvrières, etc.).

Le « programme de Belleville » de Gambetta, dévoilé à l’occasion d’un discours prononcé en 1869, était achevé. Mais, en l’accomplissant, le Parti radical perdait paradoxalement, dans la mesure où il n’avait plus rien à proposer aux Français, sa raison d’être. Leur feinte radicalité discursive ne dupait aucun ouvrier conscient de sa classe.

Le Parti socialiste de 2026 serait-il dans la même situation ?

Assurément, non. Force est de constater que la récente base de projet « Vivre libres », proposé par la députée européenne Chloé Ridel, est ambitieux : il témoigne de larges pans de la vie sociale et économique qui restent à conquérir pour rendre la vie plus digne face à un capitalisme désormais financiarisé, numérique et – pour reprendre même une nouvelle expression intéressante qui figure dans le projet – cartellisé.

Ce n’est donc pas dans le programme – ou son absence, dans le cas des radicaux des années 1930 – qu’il faudrait chercher l’embourgeoisement du parti d’Épinay, mais dans son électorat.

Tout au long des années 1980 et 1990, le Parti socialiste demeure solidement ancré dans les classes populaires, tout en élargissant son assise aux fonctionnaires, aux professions intermédiaires et aux catégories diplômées. Les enquêtes électorales montrent ainsi qu’en 1997 encore, ouvriers et employés constituent un pilier décisif de la victoire de la gauche plurielle.

Certes, la séquence ouverte par le tournant de la rigueur et prolongée par la conversion européenne du parti entame, au fil des années, cette relation.

La présidentielle de 2002 marque, à cet égard, une inflexion du vote ouvrier, lequel se détourne de la gauche gouvernementale, notamment au profit du vote protestataire. Toutefois, l’éparpillement des candidats et des votes empêche d’analyser sereinement ce scrutin. De même, en 2007 puis en 2012, si le vote ouvrier n’est plus un monopole du PS, il n’en constitue pas moins un réservoir important.

Mais alors advint la politique de l’offre de François Hollande. Vincent Tiberj, dans son ouvrage « La droitisation française, mythe et réalités », étudiant les positionnements partisans des différentes classes sociales, montre qu’en 2012 encore, 35 % des ouvriers se positionnent à gauche (plus de 40 % se déclarent « non-alignés », et moins de 25 % à droite). En un an à peine de « trahison sociale », ils ne sont plus que 25 %. Ce décrochage, similaire dans la catégorie « employés et professions intermédiaires », n’a pas cessé depuis. À noter toutefois que, désormais, les classes populaires se déclarent « non-alignées », déçues autant par la droite que par la gauche. Tiberj abonde d’ailleurs en ce sens : « [Si] le non-placement touche d’abord les employés et les ouvriers, c’est très vraisemblablement la conséquence des déceptions de la gauche revenue au pouvoir en 2012, mais aussi pendant les décennies précédentes. »

Après ce décrochage électoral, contraire à l’ADN politique du socialisme, l’on se rassure comme l’on peut, moyennant une redéfinition de soi comme un parti des classes moyennes. Changeons la devanture de la boutique puisque les clients ne sont plus les mêmes. Comme le Parti radical d’il y a un siècle, en somme. C’est en tout cas ce que semblent confirmer les scrutins présidentiels de 2017 et de 2022, analysés par Youssef Souidi et Thomas Vonderscher dans leur ouvrage récemment paru, « La nouvelle cartographie électorale de la France ».

La spécificité de l’enquête de Youssef Souidi et Thomas Vonderscher est double : partir des résultats par bureaux de vote (découpés en vingtiles) et les étudier en relation avec le nombre d’inscrits et non de votants. Avec, comme but affiché, celui de produire une analyse plus fine que celle qu’offrent habituellement les sondages. Bref, ce que montrent ces auteurs, c’est qu’au cours des scrutins présidentiels de 2017 et 2022, le Parti socialiste fait des scores similaires dans chaque portion de l’électorat. Un parti moyen pour classes moyennes, vous a-t-on promis !

L’on serait même tenté de se pousser un peu du col en observant les résultats des élections législatives de 2024, qui montrent que le NFP fait d’excellents scores dans les bureaux de vote les plus pauvres. Mais, en réalité, lorsque l’on s’intéresse dans le détail aux différents électorats partisans à gauche, de fortes distinctions apparaissent entre l’électorat insoumis et l’électorat socialiste. Pour en avoir une idée claire, Youssef Souidi et Thomas Vonderscher proposent de se pencher sur les élections européennes, lesquelles ne sont a priori pas susceptibles d’être biaisées par la logique du « vote utile ». En 2019, fidèle à sa structure électorale de 2017 et 2022, le PS fait des scores assez semblables dans tous les types de bureaux de vote. En 2024, en revanche, la liste socialiste menée à nouveau par Raphaël Glucksmann a la même structure électorale que… le camp macroniste.

Ses pires scores se trouvent dans les bureaux de vote les plus pauvres, et ses meilleurs dans les plus bourgeois. Le score de Raphaël Glucksmann croît selon le type des bureaux de vote : plus on est riche, plus on a voté pour la liste socialiste en 2024. Ce qui fait même écrire aux auteurs que « le PS et Les Écologistes disposent d’une assise sociologique qui présente des points de similitude avec celle de la coalition présidentielle – ces formations peuvent alors être tentées de récupérer une partie des anciens électeurs de gauche, ayant entre-temps accordé leur confiance à Emmanuel Macron mais déçus ». Si cette stratégie de socdémisation était poursuivie, nul doute que l’embourgeoisement de notre électorat s’en trouverait davantage renforcé.

Des penseurs et hommes politiques issus de la bourgeoisie ont eu, par le passé, un grand rôle dans le mouvement socialiste. Marx, Jaurès et Blum n’étaient guère des fils de prolétaires. La chose est entendue. Mais que dire d’un parti qui, si son programme est résolument tourné vers les classes populaires, doit désormais la majorité de ses suffrages aux couches sociales les plus aisées ? Sommes-nous condamnés à être le Parti radical du XXIe siècle, avec « restaurant socialiste, cuisine bourgeoise » et fenêtre sur cour macroniste ? Gageons que la vieille maison parviendra à conserver sa vue sur l’usine.