Analyse par SERGE LE GAL

Victoire de Péter Magyar et de Tisza : vers la normalisation du pouvoir en Hongrie ?

- TEMPS DE LECTURE : 5 min

Le 12 avril dernier, la large victoire de Péter Magyar et de son parti Tisza, qui a mis fin à 16 ans de gouvernement du Fidesz et d’érosion de la démocratie, ne doit pas cacher que le système électoral hongrois est totalement déséquilibré et ne permet pas une représentation réellement démocratique, ni que l’Union européenne n’a su répondre que très partiellement au défi que lui posait le chef de gouvernement d’un État membre qui refusait de respecter la lettre, et encore moins l’esprit, des règles européennes.

Victoire de Péter Magyar et de Tisza : vers la normalisation du pouvoir en Hongrie ?

Les élections législatives ont confirmé les sondages des instituts indépendants et le parti de Péter Magyar, Tisza, a remporté une victoire très large. Avec 53,2 % des voix, il dépasse largement la majorité des deux tiers (141 sièges sur 199, soit 70 %), ce qui lui permettra de modifier la Constitution et les lois cardinales.

La célébration en Hongrie – et selon les termes utilisés par Péter Magyar – correspond plus à un changement de régime qu’à une simple victoire électorale, tant la corruption avait été exacerbée et l’influence du Fidesz et de ses oligarques était prégnante. Le nouveau premier ministre a immédiatement promis « un changement complet de régime », dès ses premières prises de parole.

L’enthousiasme en dehors des frontières n’était pas moindre. Au pouvoir depuis 16 ans, Viktor Orbán, chef absolu du Fidesz, non seulement bloquait de nombreux dossiers au niveau européen, mais menait une politique systématique d’affaiblissement de l’Europe. Surtout, il semblait inamovible tant le système électoral, la mainmise sur la presse et les médias publics, ainsi que l’usage des moyens gouvernementaux au service du Fidesz, semblaient garantir son maintien au pouvoir.

La représentation démocratique en Hongrie : la victoire de Péter Magyar contre le verrou de 2013

La victoire de Péter Magyar a créé un tel engouement car, a priori, elle était impossible.

Pour rappel, les élections générales ont lieu tous les quatre ans en Hongrie. En 2010, le Fidesz d’Orbán a remporté 52,7 % des voix dans un scrutin compliqué, combinant un vote par circonscription majoritaire à deux tours, un vote proportionnel régional et une compensation au niveau national. Ce résultat lui a donné une majorité des deux tiers des députés, qui lui a permis de modifier le système électoral en 2013, ainsi que la Constitution à plusieurs reprises.

En 2013, le vote par circonscription est passé à la majorité simple à un tour, le vote proportionnel est devenu national et a intégré le système de compensation. Cette réforme du système électoral visait à favoriser le parti dominant, le Fidesz, au détriment de l’opposition fragmentée. Lors des élections précédentes, le Fidesz arrivait en effet souvent en tête dans les circonscriptions au premier tour, mais les alliances de second tour des autres partis l’empêchaient de gagner. Ainsi, à partir de cette réforme, le Fidesz a obtenu une majorité des deux tiers (133 sièges) à chaque élection suivante, même quand il n’atteignait pas la majorité absolue des voix : en 2014 (44,87 %), en 2018 (49,27 %) et en 2022 (54,13 %).

En 2022, lors des législatives, l’opposition s’était unie, avait désigné, par une primaire, un candidat unique pour le poste de Premier ministre et présenté des listes et candidatures communes. Les divergences politiques de cette « coalition », allant de l’extrême droite à la gauche, l’ont empêchée de convaincre suffisamment dans un contexte électoral que les observateurs de l’OSCE avaient qualifié de libre mais inéquitable (« free but not fair »).

Mais cette année, la défaite du Fidesz est devenue possible car, à la différence des élections précédentes, un nouveau parti, Tisza, créé par un ancien membre du Fidesz, a su s’imposer comme alternative crédible dans l’opposition.

Tisza, créé tout juste avant les élections européennes de 2024, y a remporté 29,6 % des voix. La dynamique de ce parti n’a fait ensuite que se renforcer et a véritablement aspiré les voix de quasiment tous les partis d’opposition. Tisza, créé par un ancien du Fidesz, propose une ligne plutôt pro-européenne, anti-corruption, a priori solidaire de l’Ukraine, mais reste un parti clairement de droite, anti-migration et en ligne avec le nationalisme implicite qui domine en Hongrie. Il a ainsi pu rallier les déçus du Fidesz, ainsi que le reste de l’opposition qui souhaitait avant tout le départ du régime Fidesz et un retour à une vie politique démocratique.

La logique du système électoral a ainsi entraîné le retrait de la plupart des partis d’opposition, à l’exception de la Coalition démocratique (Démokratikus Koalíció, DK), notre parti frère au sein du PSE, du Mouvement Notre Patrie (Mi Hazánk Mozgalom, MHM), d’extrême droite, et du Parti du chien à deux queues (Kétfarku Kutya Párt), un parti parodique. Seul Notre Patrie a passé le seuil des 5 %, si bien que ne siègent au Parlement que trois partis : un de droite et deux d’extrême droite. Le Parti socialiste hongrois (Magyar Szocialista Párt, MSzP), autre parti frère au sein du PSE, s’était lui retiré en février pour favoriser le changement de régime.

Aux dernières élections européennes, l’alliance de gauche DK-MS zP, avec un troisième parti écologiste, avait obtenu 8 % des voix, alors qu’à l’issue des législatives, elle disparaît du Parlement. Les relations entre ces deux partis sont extrêmement tendues et l’avenir de la gauche est très incertain.

Une réforme électorale attendue

La question est de savoir si Tisza réformera effectivement le système juridico-politique du pays pour mettre en place un système électoral libre et équitable ou si, au contraire, il sera tenté d’utiliser le système actuel à son avantage.

La relation à l’Union européenne ne peut que s’améliorer, mais jusqu’à quel point Tisza acceptera-t-il les règles et les contraintes en matière de droit d’asile, de non-discrimination, etc. ? Sa large victoire et sa majorité des deux tiers lui donnent en principe les moyens d’amender la Constitution et de faire les réformes nécessaires.

Les premières déclarations de Péter Magyar vont a priori dans le bon sens et annoncent un retour à l’État de droit, une approche normalisée avec l’Union européenne et la lutte contre la corruption, avec notamment l’adhésion de la Hongrie au parquet européen et l’adoption de l’euro.

Le défi à l’Union européenne : la normalisation de la relation est-elle possible ?

La victoire de Péter Magyar occulte néanmoins une question essentielle. L’évolution de la Hongrie au cours des 16 années passées a représenté un défi auquel l’Union européenne n’a su répondre que très partiellement. L’Union est restée dépendante de l’action délétère de Viktor Orbán. L’introduction de la conditionnalité sur le respect de l’État de droit a marqué un progrès et a permis de limiter les transferts financiers à la Hongrie, mais pas au point d’amener le Fidesz et Orbán à respecter les règles.

Si Orbán avait réussi à se maintenir au pouvoir, même dans l’hypothèse de fraude ou de manipulation, l’Union européenne serait restée impuissante face à ses manœuvres de blocage, voire de détournement des institutions.

Alors que les problèmes de respect de l’État de droit et des valeurs de l’Union européenne sont apparus rapidement après l’élection de 2010, des complaisances politiques de la part du PPE d’abord, des institutions et de certains États membres ensuite, ont permis au Fidesz de bénéficier de soutiens très largement au-delà de l’acceptable. Il a fallu attendre 2018 pour que la procédure de l’article 7 soit déclenchée par le Parlement, et non par la Commission, 2019 pour que le Fidesz quitte le PPE, et encore aujourd’hui la procédure de l’article 7 du traité sur l’Union européenne resterait bloquée car, pour en activer les sanctions, il faut l’unanimité des États membres. La Hongrie a longtemps bénéficié du soutien de la Pologne du PiS et des frères Kaczyński, puis dernièrement de la Slovaquie du SMER et de Robert Fico.

La révélation, à la fin de la campagne, que Péter Szijjártó, le ministre des Affaires étrangères hongrois, informait en direct Sergueï Lavrov des discussions au Conseil européen et prenait des instructions, notamment pour réduire les sanctions contre des personnalités russes, a certainement joué un rôle important dans la défaite du Fidesz. Le slogan « Ruszkik haza » (« Les Russes, rentrez chez vous ») lancé contre Orbán en fin de campagne fait écho aux événements de 1956 et a montré qu’Orbán, qui se voulait un « combattant de la liberté », était totalement décrédibilisé.

Mais une question qui doit nous préoccuper est celle de la réaction de l’Union européenne. Un tel comportement, au niveau national, entraînerait vraisemblablement des poursuites pour haute trahison. Au niveau européen, nous sommes entièrement démunis.

Tout en se félicitant de la victoire de Péter Magyar et du retour au respect des règles de la Hongrie, on doit réfléchir aux moyens à donner à l’Union européenne pour se défendre, y compris contre des menaces qui viennent de l’intérieur. Cela peut commencer par le passage au vote à la majorité qualifiée pour activer les sanctions dans le cadre de l’article 7.